ORGUES

Saint-Godard et les orgues, du XVI° siècle à nos jours

 

Depuis maintenant plus d'un siècle, l'église Saint-Godard de Rouen est réputée pour la qualité de ses orgues, et ce n'est pas un hasard si ceux-ci sont signés de la main même de l'illustre facteur d'orgues du XIX° siècle qu'est Aristide Cavaillé-Coll. Si, aujourd'hui encore, les deux instruments de l'église sont appréciés par les organistes et facteurs d'orgues parfois venus de l’étranger, c'est tout simplement qu'ils représentent l'essence même du génie d'Aristide Cavaillé-Coll.

 

Toutefois, il ne faut pas négliger l'histoire de la fabrique de la paroisse Saint-Godard, riche de ses orgues depuis plus de cinq siècles. Grâce aux documents sauvegardés aux Archives Départementales de la Seine Maritime, ainsi que des archives paroissiales, il est quasiment possible de suivre l'évolution des différents orgues de l'église depuis 1531, date de la première source d'information.

 

Depuis son inauguration en 1884, le grand orgue a subi à plusieurs reprises de grands travaux de modification et de restauration. Philippe Hartmann, facteur d'orgue havrais, qui a restauré pour la dernière fois l'instrument en 1984, a découvert combien le grand-orgue n'est pas simplement un opus supplémentaire au catalogue d'Aristide Cavaillé-Coll, mais le fruit de recherches et d'innovations par ce dernier.

 

L'orgue de chœur qui a été reconstruit un an plus tard, en 1885, laisse aujourd’hui un parfum d'authenticité difficile à trouver ailleurs. C'est en effet un des rares instruments français d'Aristide Cavaillé-Coll qui n'ait pas subi de relevages et de transformations.

 

 

Histoire des orgues

 

C'est aux Archives Départementales que sont entreposées les informations les plus anciennes concernant la paroisse Saint-Godard. Les registres paroissiaux, source unique d'information jusqu'à la Révolution de 1789, citent la présence d’un orgue en 1531, situé en tribune au fond de la nef centrale. L'année suivante, il est mentionné des travaux sur l'instrument par le maître organier Antoine Josseline. En 1562, suite à l'occupation de la ville par des "rebelles", il est fait état de la destruction de l'instrument, et il faudra attendre Guillaume Lesselié qui en 1641 construisit un orgue neuf au même emplacement. Il est d’ores et déjà à noter qu'à cette période de l'histoire de la facture instrumentale, ce facteur d'orgue irlandais[1] ne manque pas d'imagination pour améliorer la facture instrumentale locale. C'est alors un orgue de deux claviers avec un buffet en deux parties, grand-orgue et positif, comportant respectivement quinze et six jeux, complétés d'un pédalier indépendant de 3 jeux.

 

Ce premier grand orgue est déjà, dans l'histoire musicale de Saint-Godard, une preuve de l'importance donnée par le clergé aux orgues pour accompagner la liturgie, au vu de la dimension du buffet (16 pieds) et du nombre de jeux.

 

Cet instrument remplit le rôle qui lui était donné pendant près d’un siècle ponctué par les organistes qui se succèdent et par quelques travaux de relevage. C'est en  1778 et en 1781 qu'il fut reconstruit successivement par les facteurs Jean-Baptiste Micot et par le facteur parisien Jean-Baptiste-Nicolas Le Febvre. Mais, à l'heure où la Révolution gronde dans les villes de France, c'est un débat qui s'ouvre pour savoir laquelle de ces églises, entre Saint-Godard et sa très proche voisine Saint-Laurent[2], va être supprimée. Le choix entre les deux fit de l’église Saint-Godard le seul lieu de culte, mais ce fut un court répit car, quelques années plus tard, elle fut à son tour désaffectée et dépossédée de son mobilier[3]. C'est en 1806, alors que l'église Saint-Godard était une ruine prête à s'écrouler sur les vagabonds réfugiés à l'intérieur, que M. l'abbé Chefdeville fut autorisé à y établir le siège de sa paroisse. Il lui fallut courage et perspicacité pour qu'en 1811, date des dernières sources[4] pour cette période, il récupère l'ensemble du mobilier et des vitraux de l'église. L'orgue fut d'ailleurs l'objet le plus disputé entre sa paroisse d'origine et Saint-Ouen  où il était entreposé. Il est à noter que dans tous ces démêlés administratifs et judiciaires, le buffet de l'orgue fut perdu[5].

 

Il faudra attendre 1884 pour découvrir l'étape suivante des orgues de Saint-Godard. Toutefois, à part un document[6], il n'y a rien qui atteste une riche vie musicale dans l'édifice jusqu’à cette date. Le projet de construction d'un grand-orgue de tribune remonte à 1881. C'est grâce à la bienveillance d'une généreuse donatrice[7] que l'église put se doter d'un orgue du célèbre Aristide Cavaillé-Coll.

 

Ce facteur d'orgue a fait depuis 1841 démonstration de son talent de chercheur et d'innovateur. Il n'eut même aucun remords à révolutionner l'esthétique propre de l'instrument. Non seulement l'orgue devint plus facile à jouer, notamment grâce au procédé mécanique Barker[8] , mais le résultat des recherches qu'il a portées sur l'alimentation en air a fait que l'instrument parle d'un façon plus homogène entre les basses, les médiums et les aigus. Aristide Cavaillé-Coll, considéré comme le plus grand facteur d'orgues du XIX° siècle a donc, en cinquante ans, progressivement fait

évoluer l'orgue de son esthétique classique à son esthétique symphonique. Ses instruments furent appréciés à l'époque pour leur facilité d'utilisation, ce qui permit, entre autres, l'évolution de la composition musicale et du rôle même de l'orgue. Ses prouesses technologiques permirent aux organistes chevronnés d'égaler l'orchestre symphonique, tant dans ses timbres que dans sa puissance sonore.

 

C'est ainsi tout naturellement que la fabrique Saint-Godard fut séduite par Cavaillé-Coll. C'est en 1884 que Charles-Marie Widor inaugura le grand-orgue. L'instrument comportait alors deux claviers et trente jeux. Le succès d'une telle construction, pour la première fois dans Rouen, permit à Saint-Godard de récidiver l'année suivante avec la reconstruction[9] de l'orgue de chœur, lui aussi important de deux claviers et 16 jeux.

 

En 1895, différents documents font état d'importants travaux sur le grand-orgue. Malheureusement, les archives ne sont pas suffisantes pour le certifier, mais c'est certainement cette année-là que fut ajouté le clavier de positif. C'est d'ailleurs toute une période de l'histoire des orgues de Saint-Godard qui a disparu, et il faudra attendre la restauration du grand-orgue par Charles Mutin en 1924 pour compléter cette étude historique.

 

Le grand-orgue fut, au XX° siècle, le seul instrument qui ait retenu l'attention des facteurs d'orgues. L'orgue de chœur fut oublié mais, finalement, ce relatif abandon a permis qu’il soit resté aujourd’hui tel que Cavaillé-Coll l'a construit.

 

Le grand-orgue a suivi au cours du temps les exigences musicales des organistes de Saint-Godard. En 1924[10], les travaux de restauration furent confiés à Charles Mutin[11] qui avait repris la manufacture Cavaillé-Coll. Il changea quelques jeux, et aussi l'harmonisation des jeux d'anche. Pendant la seconde guerre mondiale, l'église ne fut pas bombardée, mais la verrière derrière l'orgue fut soufflée, et l'instrument endommagé par l'eau. Des travaux furent réalisés en 1960 par la maison Beuchet-Debierre et l'orgue fut alors inauguré par Marcel Dupré.

 

C'est en 1984, que Philippe Hartmann, facteur d'orgues au Havre restaura le grand-orgue. Certains jeux furent modifiés, notamment au positif, ainsi que le plein jeu de grand orgue qui comportait jusqu'alors des résultantes de 32 pieds.

 

Depuis cette dernière restauration, l'orgue n'a pas subi de travaux significatifs, et il attend, depuis son classement à l'Inventaire des Monuments Historiques en 1999, un relevage nécessaire.

 

De grands organistes sont venus donner un rétical à Saint-Godard : Odille Pierre, Carolyn Schuster et Philippe Sauvagen, Michel Chapuis, Louis Thiry, Jean Guillou, Pierre Cochereau et Jean-Jacques Grünenwald.

 

                                                                                                                           Benoît LECOQ

 



[1] William Lesseler dit Guillaume Lessélié est notamment le facteur du grand-orgue de la cathédrale du Havre, ainsi que de l'orgue de Saint-Martin de Boscherville.

[2] L'église Saint-Laurent est séparée d'une rue de celle de Saint-Godard. Elle est aujourd'hui un musée.

[3] Tout le mobilier fut soit attribué à la fabrique de l'église Saint-Ouen, soit vendu ou abandonné sur place.

[4] Archives Municipales de la Commune de Rouen.

[5] Les Archives Municipales mentionnent qu'un menuisier se serait servi du buffet pour honorer une créance.

[6] Le budget de la Fabrique en 1856 mentionne le traitement d'un organiste (Archives Municipales)

[7] Madame veuve Delahaye

[8] Procédé du nom de son inventeur anglais, qui permit, au moyen de soupapes intégrées dans la transmission mécanique, d'alléger le toucher du clavier.

[9] Alors qu'il n’est nullement fait allusion à quelques vestiges pour le grand-orgue, il est mentionné dans les devis d'Aristide Cavaillé-Coll, pour l'orgue de chœur, la reprise de certains matériaux par ces ateliers, ainsi que la réutilisation de certains éléments du buffet.

[10] Il est mentionné sur les devis de Charles Mutin l'existence du troisième clavier et de ses sept jeux, ce qui confirmerait (faute de documents depuis 1895) que celui-ci a bien été ajouté lors du relevage de 1895.

[11] Charles Mutin a succédé à Aristide Cavaillé-Coll en 1898

 

 

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